Ce décret catholique vieux de 500 ans a ouvert la voie à la colonisation

décret catholique Cette série de décrets du 15e siècle a été utilisée pour justifier la colonisation au nom du christianisme. Des militants et organisations demandent aujourd’hui au pape de révoquer cette loi religieuse qui a causé tant de souffrances. DE ERIN BLAKEMORE PUBLICATION 26 JUIL. 2022 À 17:12 CEST Le père Jacques Marquette, un missionnaire français du 17e siècle, explore le fleuve Mississippi en canoë. Par une série de décrets papaux connus sous le nom de « doctrine de la découverte », l’Église catholique encouragea les Européens à s’emparer des Amériques afin de propager le christianisme. PHOTOGRAPHIE DE NAWROCKI, CLASSICSTOCK, GETTY IMAGES Louise Large s’est débattue, a hurlé et lutté contre des religieuses en robe noire qui la tenaient fermement tout en lui parlant dans une langue qu’elle ne comprenait pas. En regardant sa grand-mère s’éloigner, la jeune fille crie a réalisé qu’elle avait été abandonnée au Blue Quill, un pensionnat pour enfants natifs de l’Alberta, au Canada. Dans son témoignage de 2011 devant la Commission de vérité et de réconciliation du Canada, elle a déclaré : « J’ai hurlé, encore et encore, pendant des heures ». Large n’a pas tardé à se rendre compte qu’elle devait se conformer à un programme strict mis en place dans son école, qui tournait autour du christianisme, qu’elle était désormais censée pratiquer. Les enfants priaient tellement qu’ils avaient tous des « genoux de pensionnaires » : des articulations calleuses et grinçantes à cause des prières forcées de l’école, raconte-t-elle avec sarcasme. Des élèves de Blue Quill, un pensionnat pour enfants natifs de l’Alberta, au Canada. Fondée par des missionnaires catholiques à la fin du 19e siècle, Blue Quill était l’une des nombreuses écoles créées pour convertir les enfants natifs au christianisme et forcer leur assimilation culturelle. PHOTOGRAPHIE DE LIBRARY AND ARCHIVES CANADA, DEPARTMENT OF THE INTERIOR FONDS Large vivait l’héritage de l’histoire de la colonisation au Canada, dont le gouvernement força plus de 100 000 enfants des Premières Nations à fréquenter des pensionnats qui les dépouillèrent de leur identité native et tentèrent de les convertir au christianisme. (À lire : Canada : découvertes macabres dans les anciens pensionnats autochtones.) Au 21e siècle, la Commission de vérité et de réconciliation révéla l’histoire de ces pensionnats et leurs effets sur les Canadien.nes natif.ves. Elle documenta la manière dont une doctrine religieuse vieille de plusieurs siècles permit la création et le fonctionnement de ces écoles qui causèrent tant de souffrances. Alors que le voyage d’une semaine du pape François au Canada a débuté dimanche 24 juillet 2022, des militant.es et des organisations religieuses ont demandé au dirigeant catholique de révoquer la « doctrine de la découverte » : une série de décrets papaux du 15e siècle qui jetèrent les bases de la prise de contrôle du Nouveau Monde par les Européens et de l’anéantissement des cultures autochtones au nom du christianisme. Voici comment ces décrets devinrent la base légale de la colonisation, et l’héritage qu’ils laissèrent derrière eux. En 1970, des activistes natifs ont repris l’exploitation de Blue Quills des mains du gouvernement canadien. Désormais connu sous le nom de Blue Quills University, le bâtiment en briques rouges est aujourd’hui encore une école détenue et gérée par les Premières nations. PHOTOGRAPHIE DE AMBER BRACKEN LES ORIGINES DE LA DOCTRINE Les origines de cette doctrine remontent aux premiers jours de l’ère des explorations. Tout au long du 15e siècle, l’Église catholique romaine répondit aux ambitions des nations catholiques d’Europe d’explorer et de coloniser d’autres régions. Dans une série d’édits connus sous le nom de bulles pontificales, les papes donnèrent à ces nations le droit de prendre le contrôle d’autres terres, de soumettre les populations qui y vivaient déjà et de les convertir au christianisme. Le plus influent de ces décrets fut Inter Cætera, une bulle pontificale émise par le pape Alexandre VI en 1493. Un an plus tôt, en 1492, l’explorateur Christophe Colomb était arrivé aux Amériques dans le cadre d’une expédition financée par la monarchie espagnole. L’objectif de ce voyage était de trouver une route occidentale vers les centres commerciaux asiatiques, mais il offrait également à l’Espagne l’occasion d’étendre son royaume et la portée de la chrétienté. Né Rodrigo de Borja, le pape Alexandre VI dirigea l’Église catholique de 1492 à 1503. Au début de son règne, il publia le tristement célèbre décret qui encourageait les nations européennes à coloniser les terres étrangères et à convertir les populations qui y vivaient au christianisme. PHOTOGRAPHIE DE THE PRINT COLLECTOR, PRINT COLLECTOR, GETTY IMAGES Alexandre VI était espagnol et entretenait des liens étroits avec la monarchie. Son règne papal fut marqué par des scandales découlant de son avidité, de sa corruption et de son népotisme. Lorsque le Portugal se plaignit que Colomb et l’Espagne interféraient avec ses propres ambitions pour le Nouveau Monde, le pape publia un document affirmant que l’Espagne avait le droit exclusif au territoire situé à l’ouest des Açores et des îles du Cap-Vert, au milieu de l’océan Atlantique. L’encyclique donna non seulement carte blanche à l’Espagne pour revendiquer des terres dans le Nouveau Monde, mais lia également l’exploration et la colonisation au christianisme et à la conversion. Les nations devraient s’efforcer en priorité de faire en sorte « qu’à notre époque en particulier la foi catholique et la religion chrétienne soient glorifiées et soient accrues et répandues partout, que l’on prenne soin de la santé des âmes et que les nations barbares soient renversées et amenées à la foi », déclara Alexandre. Le raisonnement du pape s’appuyait en partie sur le concept émergent de Terra nullius, qui signifie « terre vide » en latin. Tout endroit qui n’était pas encore occupé par des chrétiens était considéré comme libre d’accès pour les Européens chrétiens, quel que soit le nombre de personnes qui y vivaient déjà ou l’état d’avancement de leurs civilisations. Christophe Colomb à genoux, tenant un drapeau et une épée, lors de son arrivée sur l’île qu’il allait rebaptiser San Salvador en octobre 1492. L’ère de l’exploration était alimentée par une doctrine religieuse qui décrivait le christianisme comme une force « civilisatrice ». PHOTOGRAPHIE DE LIBRARY OF CONGRESS UNE DOCTRINE POUR JUSTIFIER LA COLONISATION À mesure que les explorateurs pénétraient dans le Nouveau Monde, la bulle pontificale et l’idée de Terra nullius fusionnèrent pour devenir un concept juridique connu sous le nom de « doctrine de la découverte ». Du 15e au 19e siècles, ce concept pris progressivement de l’ampleur, tout comme les aspirations de l’Espagne et d’autres nations européennes. Finalement, selon l’historien du droit Robert J. Miller, la doctrine eut une « application mondiale ». Elle fut utilisée pour justifier toutes sortes d’actes, de la prise de contrôle par les Européens de la majeure partie du continent américain aux tactiques coercitives utilisées par les missionnaires. Malgré l’interdiction du pape Paul III de la réduction en esclavage des peuples natifs et de la saisie de leurs biens en 1537, cet édit fut souvent ignoré. Même des pays non catholiques tels que l’Angleterre trouvèrent dans cette doctrine une source d’inspiration et de justification, comme l’a noté le Comité de vérité et de réconciliation du Canada dans son rapport final en 2015. En combinant l’idée du christianisme en tant que force « civilisatrice » avec le concept selon lequel les peuples natifs « occupaient simplement la terre, plutôt que de la posséder », l’Angleterre, la France et les Pays-Bas se joignirent à l’Espagne et au Portugal dans une prise de contrôle chrétienne « justifiée » du Nouveau Monde. Au fil du temps, la doctrine de la découverte fit son chemin dans le droit national américain. Dans l’affaire Johnson v. M’Intosh, une décision de la Cour suprême en 1823 relative à un litige concernant une parcelle de terre de Piankeshaw dans ce qui est aujourd’hui l’Illinois : la Cour estima en vertu de la doctrine que les Amérindiens n’avaient aucun droit foncier. Selon le juge en chef John Marshall, la religion et le caractère des Amérindiens étaient inférieurs au « génie supérieur » des Européens. Stimulées par la doctrine et les justifications juridiques qu’elle offrait, les autorités entreprirent de convertir les Amérindiens au christianisme et de les contraindre à l’assimilation. Au Canada, aux 19e et 20e siècles, 150 000 enfants autochtones furent arrachés à leur famille et contraints de fréquenter plus de 130 pensionnats à travers le pays. À la même époque, aux États-Unis, des centaines de milliers d’enfants amérindiens furent également inscrits de force dans au moins 367 écoles de ce type dans tout le pays. Brutales et souvent mortelles, ces écoles dépouillèrent les enfants de leur langue, de leur culture et de leurs communautés. L’HÉRITAGE DE LA DOCTRINE DE LA DÉCOUVERTE À l’époque moderne, cependant, la résistance à la doctrine de la découverte en tant que concept juridique s’accrut. Mené par des militant.es autochtones, le mouvement visant à répudier et à éliminer la doctrine donna lieu à des poursuites judiciaires, à des protestations et même à une conférence des Nations unies en 2013 qui dénonça la doctrine comme étant l’origine « honteuse » de la marginalisation continue des peuples natifs à travers le monde. Des groupes ecclésiastiques rejoignirent également le mouvement ; des confessions telles que l’Église unie du Christ, l’Église épiscopalienne, l’Église mennonite, l’Église méthodiste unie et l’Église anglicane du Canada répudièrent toutes la doctrine. Pourtant, l’encyclique publiée par le pape Alexandre VI il y a plusieurs siècles ne fut jamais officiellement révoquée. Et seul un pape catholique détient le pouvoir de prendre cette mesure hautement symbolique. Une annulation formelle ne pourra pas annuler les effets de la doctrine qu’elle a établie. Une analyse réalisée en 2011 a révélé que le nombre d’Amérindiens diminua de moitié quelques années seulement après l’arrivée de Christophe Colomb sur le continent américain et la bulle pontificale d’Alexandre VI. Des siècles de traitement d’infériorité alimentèrent d’innombrables disparités pour les peuples natifs du monde entier. « Ces idées religieuses devinrent les fondements de la suprématie blanche et de la Destinée manifeste auxquelles nous avons affaire aujourd’hui », affirme Philip Arnold, professeur de religion à l’université de Syracuse, dans un article publié en janvier. L’ère de l’exploration est désormais révolue. Mais même si le pape décide de tourner le dos à l’encyclique qui contribua à fomenter des siècles de colonisation, l’héritage destructeur de la doctrine de la découverte perdure